Au travail corps et Ames, (Work hard, play hard) Carmen Losmann

  • Analyse de film

Au travail corps et Ames, (Work hard, play hard) 2011

Carmen Losmann

 

Pour cette analyse j’ai choisi de m’intéresser à : Au travail corps et Ames, (Work hard, play hard), un premier film de Carmen Losmann sorti en 2011. Née en 1978 Carmen Losmann a étudié le marketing en Angleterre avant de s’intéresser au cinéma à Cologne. Au travail corps et Ames, (Work hard, play hard) a rencontré un vif succès dès sa sortie et a emporté 5 prix dans des festivals internationaux de cinéma documentaire. Il a été coproduit par Hupe Film, La ZDF et ARTE et tourné en Allemagne. Ce film existe en deux versions, télévision et cinéma, respectivement de 52 et 90 minutes[1]. Il traite des espaces de travail en « open space » et des « ressources humaines » à l’ère d’internet au sein de grandes entreprises telles que le siège social d’Unilever.

Le choix de ce film me permet d’aborder concrètement deux questions qui m’intéressent particulièrement : comment rendre visible une analyse via l’image et deuxièmement comment poser un regard critique sur un lieu, une situation ? Ainsi je cherche à comprendre quels moyens ont été employés dans ce film pour porter une critique et une analyse avec les outils de l’image (sans ajout de voie off qui restreindrait l’image à un texte). Comment appliquer ces outils à un terrain dont les effets sont si peu visuels ? Je vais envisager différentes parties pour répondre à travers des exemples à ces deux questions de départ. Tout d’abord quoi filmer et de quelle manière, si l’on souhaite analyser les enjeux difficilement visibles du management contemporain ? Comment ces choix ont guidé une esthétique générale du film ? Par quels ressorts cette esthétique est liée à la place de la caméra ? Avant de terminer par l’analyse spécifique d’une séquence complexe et de conclure par la question de la critique.

 

 

Ce film s’ouvre sur le visage en gros plan d’une évaluatrice qui questionne, lors d’un entretien, un cadre (de l’entreprise) placé hors champs. Le montage en jup-cut (avec un seul « plan de coupe » d’elle qui note) est surligné au son par un bip sonore à la manière de Peter Watkins. Après avoir laissé un tout petit peu de respiration après les questions (à la teneur relativement intrusive) le montage finit par les enchaîner rapidement produisant un sentiment d’agressivité. Puis le titre apparaît. Cette courte introduction fixe le cadre : il va s’agir de décrire les évaluateurs, et non les évaluer, les formateurs et non les employés en bref ceux qui sont aux commandes ou au service de la direction[2]. Comment arriver à les filmer avec la distance adéquate pour les comprendre et analyser leurs mécanismes ?

Ces séquences d’évaluation vont être centrales au film et permettent de « tisser » grâce à des temps forts, ou des moments de formation (là où les évaluateurs doivent expliciter, justifier leur travail) la question de la gestion des « ressources humaines » dans une grande multinationale. Ainsi c’est grâce à des périodes de transition dans l’entreprise que Carmen Losmann a pu rendre visible ce qui est à l’œuvre au quotidien. L’évaluation formalisée avec un « jury » sera traitée plus longuement à la 42ième minute et la première évaluatrice réapparaitra à la fin du film (87ième minute) bouclant ainsi le montage.

Filmer l’institution est un exercice de cinéma beaucoup pratiqué par certains réalisateurs comme Frédérique Wiseman caméra à l’épaule en petite équipe. Mais ici les choix qui président à la réalisation rendent un sentiment tout à fait différent, moins dans une sensation de cinéma en prise avec le direct mais avec des choses maitrisées, contrôlées pouvant éventuellement être rejouées ou demandées à être rejouées. Carmen Losmann a su trouver et pénétrer des lieux variés où se jouent véritablement ces questions de management. Elle a su trouver les bons interlocuteurs ayant suffisamment d’expertise des techniques nouvelles de management pour brosser un portrait précis du management. Que ce soit des sous-traitants, consultants, des cabinets d’experts, des commissions internes ou des développeurs de logiciels cette diversité est le fruit d’une enquête méticuleuse. Ces choix permettent de cerner la problématique et de concentrer l’analyse sur un phénomène précis car en multipliant les points d’entrés on précise (par les répétitions et les différences de ce qui est en jeu).

Mais comment filmer une idéologie qui structure et ordonne ? Comment rendre visible quelque chose d’aussi abstrait ? Comment filmer la hiérarchisation et la violence managériale quand celle-ci ne fait que prôner l’horizontalité et le bien-être de ses employés ? Le choix d’un bâtiment, d’une l’architecture comme déploiement visuel de cette idéologie en introduction est une solution de mise en scène pertinente. A l’instar de Naissance d’un hôpital de Jean Louis Comolli ce film dresse tout d’abord le portrait d’un projet architectural et de l’idéologie qui l’a fait naitre. Sauf qu’ici il ne s’agit pas d’un hôpital mais d’un siège social et l’architecte, loin du travail solitaire proche d’une démarche artistique, est remplacé par une équipe usant (abusant ?) des dernières techniques managériales, d’ergonomes et de travaux de « sociologie comportementale ». Mais pour faire exister les discours qui ont construit ces espaces quoi de mieux qu’une lecture du cahier des charges et des discussions des architectes. Et d’entrecouper cela par les effets visuels de leurs discussions : plans, images de synthèse et de maquettes. Cela nous plonge d’autant mieux dans le champ du lexique visuel invoqué par les architectes.

 

 

A l’image des « open spaces » filmés en de longs travellings sillonnant les allées d’un siège social à l’autre ce film tisse lentement un chemin sinueux entre des hauts lieux du management des multinationales. Le choix de Carmen Losmann est d’alterner des plans contemplatifs (distants et souvent vides) sur l’esthétique particulière et très réfléchie de ces lieux avec les discours qui les construisent, les pensent, les investissent. Ces alternances donnent à réfléchir. Ainsi nous devinons les « cadres d’engagement » qui y sont à l’œuvre au-delà de leur esthétique. De cette manière on apprend que : être visible de tous c’est être disponible en permanence. Avoir un espace café avec des écrans qui font défiler de « belles » images ce n’est pas un lieu de distraction mais un lieu d’un autre échange autour du travail.

Le film est parfaitement cadré, n’hésitant pas à utiliser les éléments du décor pour composer, aligner ou recadrer le cadre. Les plans sont en général très frontaux, avec parfois des diagonales ou des plongées qui font apparaitre les perspectives possibles du regard. La caméra opère souvent des mouvements de caméra lents et maitrisés qui contribuent à un aspect « froid » et un sentiment « d’étude clinique » du lieu. Sentiment redoublé par le piqué précis du numérique et l’importante présence de vitres très propres[3]. Ces plans de locaux vides ou habités nous les restituent de manière très descriptive permettant ainsi une analyse distanciée. La lumière générale est plutôt froide, souvent de provenance extérieure ou de néons/abat-jours, et donne à penser que c’est la lumière naturelle des lieux et qu’elle n’a pas été retravaillée (peut-être pour compenser certains contre-jours ?).

Le montage en général est très lissé : avec beaucoup de plans de transitions, avec des appels de plan suivant par le son, avec l’utilisation de son de synthèse ou d’ambiances sonores pour lier les plans ou des plans de « pause », contemplatifs qui viennent assouplir la structure et permettre au spectateur « d’absorber » les informations qui lui sont données.

Après une présentation des lieux, et des plans généraux de la situation, pour bien comprendre la place de chacun, Carmen Losmann isole fréquemment les intervenants. Les discussions sont ainsi fortement fragmentées avec tous les autres protagonistes hors champs, ce qui permet de se concentrer sur une parole, un geste soumis aux contraintes des situations. Ainsi les protagonistes se trouvent souvent « seuls face à… » la caméra, les évaluateurs etc. Ce qui fait écho au discours managérial sur les employés qui les individualise, et les psychologise beaucoup.

Tous ces éléments contribuent à l’impression d’un film très maitrisé à l’image des lieux et des manières d’être des personnes qui y figurent – on le sent dans les entretiens d’évaluation avec notamment le choix du vocabulaire (parfois repris par les évaluateurs). Est-ce un film qui évalue autant que les évaluateurs filmés ? Ce film est-il peut-être un peu « embarqué » par l’esthétique des lieux, en la reproduisant sans lui résister ? Mais dans un lieu où tout semble beaucoup plus souterrain, maitrisé, lissé il semble difficile d’avoir accès aux aspérités d’une intuition telle que Wiseman s’y est parfois attaché.

 

 

Cet esprit général du film se retrouve par la place de la caméra ; physiquement d’abord, elle est souvent distante, se servant du zoom pour nous rapprocher de notre interlocuteur. La caméra dès qu’elle peut se place sur les évaluateurs. Les regards caméra ne sont jamais franchement des regards face à la caméra mais toujours en biais, en regard d’un interlocuteur invisible, inaudible – Carmen Losmann ? Ce qui peut peut-être contribuer à nous sentir moins concerné par ce qui est dit mais nous aider à prendre de la distance, (à analyser ?). La multiplication des plans y compris pendant les entretiens pourrait laisser croire que Carmen Losmann a eu recours à deux caméras simultanées pour filmer les situations. Cependant l’utilisation de beaucoup de « plans de coupe », de plans où la parole est « off » rend possible un montage complexe à partir d’une seule caméra.

Ensuite la place de la caméra symboliquement et dans les relations filmeur/filmé correspond également à cette esthétique. Afin de ne pas rendre la démarche des évaluateurs absurde et presque « hors du monde » (de celui du spectateur du moins) Carmen Losmann respecte une éthique qui est d’instaurer de la complexité. De cumuler les points de vue des professionnels du secteur et de nous faire entrevoir leurs justifications symboliques. Elle nous montre des gens pris dans des actions dans un certain contexte avec des attentes, des cahiers des charges etc… (jusqu’à un certain point). Filmer en amont (la préparation) et en aval (la justification, le retour) des entretiens d’évaluation  montre des individus pris dans des structures, dans des logiques qui guident leurs actes, leurs paroles. En cela Carmen Losmann est proche d’une démarche anthropologique[4]. C’est un film qui donne beaucoup de place à la parole de ceux qui conçoivent ces lieux, qui évaluent les équipes, mais beaucoup moins, voire pas du tout aux employés eux-mêmes, comment ils vivent, conceptualisent, acceptent ces lieux, ces processus etc. Mais peut-être est-ce là un autre film ?

Sans doute dû à la difficulté d’accéder à ce terrain, la caméra ne prend jamais de risque face aux « cadres d’engagements »[5]. Je n’ai noté aucune rupture des « cadres d’engagements » professionnels (ce qui est parfois le cas dans certains films de Wiseman). La caméra est soit dans une position de spectatrice c’est-à-dire que pour les personnes filmées les enjeux à l’œuvre pendant la situation sont bien plus importants que la présence de la caméra ce qui fait qu’elles ne s’en préoccupent pas[6]. Soit elle les replace dans leurs cadres professionnels, ou elle fait partie du « cadre d’engagement » ; dans le sens où elle est comme n’importe quel client qui aurait besoin de services des personnes filmées, et ceux-ci ressortent ainsi un discours que l’on sent bien rodé. Cette position a des avantages et des inconvénients. Pouvant servir de support publicitaire ou de diffusion d’activité elle permet d’accéder facilement à des terrains difficiles à pénétrer qui sans caméra pourraient être inaccessibles.

D’autre part Carmen Losmann peut se permettre de filmer les gens évalués de cette manière car ils connaissent les codes, les conduites nécessaires au « meilleur déroulement possible » de ce genre d’exercice. L’exercice tournerait en d’autres lieux avec des personnes non familières de ce milieu, vite à l’humiliation publique (car même avec eux l’humiliation ou la remise en question personnelle n’est pas toujours très loin).

Carmen Losmann parvient à certains moments à nous montrer subtilement que les gens ne sont pas totalement dupes du système qui les emploie. Notamment quand on constate que le champ lexical employé par les examinateurs pour justifier et expliquer leur travail leur est resservi par les candidats examinés pendant les évaluations.

Donc on note que la position générale de Carmen Losmann est très en retrait, invisible, même les questions qu’elle a pu poser en entretien, ne figurent pas à l’image ; les gens présentent leur travail, c’est tout. D’ailleurs elle n’a pas dû leur poser beaucoup de questions, sans doute pour les aiguiller sur ce qui l’intéresse et les relancer.

 

 

Pour finir j’ai choisi de m’intéresser tout particulièrement à une séquence qui me semble centrale[7] du film et très difficile à filmer et à monter car elle est composée exclusivement de 3 entretiens (de 2h chacun) autour d’une table. Mais les enjeux y sont significatifs autant pour les protagonistes que pour le film, si l’on veut comprendre les techniques de management actuelles. Ainsi je vais tenter de dégager les diverses méthodes employées pour les intégrer dans un film et en tirer une analyse efficace visuellement.

Cette séquence a été coupée en trois modules et revient donc à trois moments du film avec dix minutes puis vingt minutes d’écart. La première partie qui introduit cette séquence apparaît à la minute 28 :50 et se poursuit jusqu’à la minute 32 : 25[8] (avec transition de sortie par la voix). Elle revient ensuite plus longuement à la minute 42 : 40 pour se poursuivre pendant 15 minutes en y introduisant deux protagonistes de plus. Elle se conclut par un retour sur les entretiens à la minute 77, pendant 6 minutes.

Avoir découpé cette séquence en trois permet de piquer la curiosité, donner des pistes puis de les approfondir sans perdre le spectateur dans un exercice qui pourrait facilement devenir rébarbatif (au risque qu’il ne se sente pas concerné ou cesse d’analyser les enjeux de ce qu’il observe). Ce montage permet également de maintenir une forme d’acuité analytique et une distance critique vis-à-vis de la scène et de ne pas se « noyer » dans la quantité d’informations.

Introduit par des plans du lieu vide avec les évaluateurs au téléphone portable dehors, visibles à travers les baies vitrées. Puis après un tour de table vide, les évaluateurs viennent s’installer dans le cadre. Carmen Losmann leur a demandé l’autorisation de s’installer avant les entretiens pour filmer ce qui sépare le lieu de leurs utilisateurs et permet de filmer leur « territorialisation » au moment venu. Puis arrive le premier candidat et les salutations polies de rigueur, laissant voir à la poignée de main (cadrée perpendiculairement sans les visages) une tension palpable. Puis le titre nous présente l’entreprise : Schott Solar et les fonctions des divers protagonistes : une représentante de Kienbaum Consultancy et une équipe interne à Schott Solar ayant pour titre évocateur : Potentiel Analysis. Le cadre est fixé et nous comprenons vite que les enjeux pour la personne interrogée sont forts (ce qui se traduit par une certaine nervosité accompagnée d’un large sourire). Puis nous avons un cadre général où figurent tous les protagonistes dans la même image nous situant un peu leur distance et comment ils se sont placés les uns par rapport aux autres. La personne déjà connue par l’employé ne prendra pas la parole et restera en retrait sur sa droite. Puis le cadre commence à isoler les protagonistes et à s’attacher plus précisément à des « micro-évènements », à des gestes. La consultante se présente et présente le déroulement de la rencontre.

Les angles de caméra sont assez nombreux, pour briser la monotonie de l’exercice, ce qui implique qu’ils ont déplacé la caméra ou qu’ils ont recours à deux caméras[9]. Ainsi la difficulté à filmer cet exercice rend nécessaire le fait d’en filmer plusieurs pour pouvoir anticiper le déroulement des suivants après en avoir vu un. Les plans d’écoute qui placent les questions/réponses hors champs permettent aussi de « jouer » plus facilement au montage avec les moments forts de la séance. Il me semble peu probable que Carmen Losmann ait dérangé les entretiens par des allers-retours pendant la séance donc elle a probablement dû filmer l’intégralité des entretiens ce qui pose une difficulté à monter. Mais cela oblige de condenser les 3 entretiens de 2h chacun en 24 minutes sans en perdre les enjeux et la tension progressive.

Carmen Losmann se sert de la deuxième occurrence[10] (la plus longue), une fois que l’exercice est lancé et compris, pour introduire deux nouveaux « candidats ». Le montage analyse, ne laisse aucune phrase au hasard et construit des mises en rapport au fur et à mesure (à l’image du montage général du film) notamment par le sujet de leurs paroles, par exemple : la façon de gérer un conflit[11]. Il semblerait qu’avec les deux nouveaux candidats elle se risque à des cadres différents (axes regard, panoramique) une fois sure d’avoir suffisamment de matière avec le premier candidat.

Elle termine la deuxième occurrence de la séquence par une pause de la session d’évaluation à la suite de laquelle elle ajoute les justifications des évaluateurs (isolés) sur leur travail. De cette manière Carmen Losmann se sert du « relief temporel » de la situation filmée pour appuyer son montage et le garder « naturel » sans pour autant avoir un plan séquence ni une série de jup-cut désarticulés. Tout cela permet de complexifier au fur et a mesure et nous fait accéder à des strates de sens supplémentaire. Cette fin nous fera lire la suite, la troisième occurrence notamment[12], encore différemment. Ainsi les trois occurrences sont construites par étapes et nous font entrer dans des couches de complexités de plus en plus implicites.

Le point de vue des personnes évaluées ne fait pas l’objet d’entretiens individuels mais est-il nécessaire ? On les voit tendus, attendre, on examine longuement leurs tentatives de justification, on comprend la violence qu’ils subissent. Là où j’émettrais des réserves quant à ce montage analytique c’est : « l’opposition », le contre point de tout ce qui est donné à voir. Jusqu’à quel point peut-on critiquer un système uniquement à partir de ses propres éléments ?

 

 

Ce qui m’amène, pour conclure, à l’aspect « critique » de ce film. Le montage de Carmen Losmann alterne et découpe subtilement théorie(s) et pratique(s). Elle parvient même à aborder les subtilités entre les pratiques de management et entre les points de vue sur ces théories ce qui permet de construire un regard analytique. Mais on sent percer, sous ce long travail d’analyse et de complexification, une critique de cet « univers ».

La critique de Carmen Losmann sur son sujet de film passe, pour moi, principalement par trois éléments : premièrement le décalage récurrent mais subtile entre son et image. Que ce soit pendant le discours (minute 11 : 00) dont le son semble provenir de partout (telle la voix de « Big Brother ») et dont on voit presque uniquement le public qui le reçoit. Ou encore (à la minute 32 : 14) quand le son d’un entretien est coupé pour surimposer celui d’un formateur qui décrit un fonctionnement humain et qui donne à la scène l’impression que l’employé est un jouet de laboratoire. Ou encore pendant des moments de transition contemplatifs entre séquences. Un film de « propagande » ou de communication ne s’attarderait pas à filmer les locaux, tels quels, en longs plans séquence descriptifs mais diffuserait plutôt des images idylliques telles qu’elles sont placardées dans les lieux eux-mêmes par la communication visuelle de l’entreprise. Ces longs plans sont d’ailleurs parfois agrémentés d’un son électronique récurrent strident et inquiétant. Ce son, peu réjouissant, (qui sera la note sonore finale du film) a pour effet de surligner que quelque chose est à l’œuvre qui n’est pas visible dans l’image (la source en est cachée).

Ensuite : l’accumulation de discours de personnes différentes révèle leurs points communs, révèle leurs « formatages ». La répétition générale d’une même rhétorique (le vocabulaire est restreint : « dynamique », « team », « flexibilité », « confort », « communication », l’idée générale est de faire plus) provoque au bout d’un certain temps un sentiment de formatage collectif ou tout au moins d’auto-persuasion. De plus ces discours semblent souvent consensuels et sont toujours tournés de manière positive mais leurs agencements, leurs insistances et leurs hégémonies dans le film interpellent. Ces discours très aguichants « pour les employés », finissent par sonner faux.

Pour finir les changements de distances proches/lointains, lieux vides/réunions, plan de forêts/voix des personnes qui y travaillent, au-delà de ce qu’ils décrivent, dénotent un regard à l’œuvre, actif et non pas happé par ce qui est filmé. Carmen Losmann module très finement les distances qu’elle nous donne à voir avec son terrain. Ces distances symboliques (adresse à la caméra, adresse à un groupe que la caméra filme, lieux occupés filmés de loin) s’incarnent dans des mouvement de l’image (zoom notamment) et nous explicitent un regard à l’œuvre. Cependant ce regard critique ne signifie pas nécessairement un positionnement critique/politique de son auteur qui flirte parfois avec une possible « fascination » (visuelle du moins) pour ces lieux. De plus si on a besoin, en phase de post-production, d’avoir recours à un son artificiel qui sort de nulle part pour montrer son inadéquation avec le terrain n’est-ce pas que quelque chose, lors de la réalisation, a été manquée ? [13]

Ce film me gène un peu car il n’y a pas d’éléments de comparaison ou de contre point pour montrer d’autres systèmes[14]. Ce qui s’avère souvent très fertile pour l’analyse en travaillant par comparaison. D’autres films tels que Les règles du jeu de Claudine Bories (2014) ont recours à d’autres stratégies qui auraient pu être intéressantes : la « sélection » de « personnages » qui résistent par leur façon d’être, leur façon de parler à la grosse machine à laquelle ils font face (mais est-ce suffisant aussi ?). Négocier sa présence auprès des intéressés pose des questions de position politique et de regard : car certaines choses n’auraient pas pu être filmées aussi bien avec une autre approche plus critique. De plus comment faire entrer des éléments dissonants dans cet univers ultra maitrisé et codifié des multinationales ? Mais la question reste : pour qui on travaille in fine ? Pour quel spectateur ? Carmen Losmann, avec un haut niveau d’exigence, fait confiance à son spectateur pour décrypter ce qui est à l’œuvre. Mais le risque est d’aboutir à une œuvre dont la « neutralité » analytique peut être utilisée à contre emploi. Par exemple ce film de Carmen Losmann est aussi promulgué par le HENN[15] un cabinet de design international qui travaille sur des projets de l’envergure de l’Unilever’s Headquarter dont il est question, pour BMW entre autres. A l’image de son titre à « double tranchant » « Work hard, play hard » : considéré comme une abomination néolibérale par certains, il est utilisé par d’autres comme signe de ralliement (selon le point de vue politique). D’autant que la confusion vie professionnelle/vie privée, qui est un des fils rouges des discours des évaluateurs, des consultants en management ne semble pas poser de problème à tout le monde et le montrer ne suffit pas à en faire la critique ; ceux qui y sont favorables n’y verront pas d’arguments en leur défaveur.

Ainsi ce film atteint suffisamment de profondeur ethnographique pour se poser les mêmes questions qu’en anthropologie : quelles méthodes pour quelles utilisations ? Quels types d’analyse pour quelles fins ? Il s’agit plus d’un film de critique sociale que de critique politique[16] car il incarne des expériences vécues dans des situations et des personnages. A mon avis il élude les questions/orientations plus généralement politiques qui sous-tendent ces lieux et leurs enjeux.

 

Damien Pelletier (2014)

 

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[1] Il ne sera question ici que de sont format cinéma (90 minutes).

[2] On notera d’ailleurs à la fin (minute 87), au moment de la réapparition de cette première séquence, que le regard évalué a été retourné sur l’évaluateur lui posant les questions qui gênent.

[3] Ceci renvoie parfois à l’esthétique de Jacques Tati dans Playtime, sans pour autant posséder les personnages en « contre poing » qui résistent aux lieux, leur donnant une autre vie que leur fonctionnement attendu.

[4] Même si, pour moi, au vu de l’ampleur de son sujet, elle manque d’entretiens dont le discours serait moins celui mille fois rodé du manager qui sort d’école de commerce, des entretiens plus en « profondeur » sur les représentations politiques des protagonistes qu’elle interroge car le risque autrement est que ces conceptions restent dans « l’évidence » (donc relatives à chacun et susceptibles de malentendus).

[5] J’entends ici par « cadre d’engagement » le cadre des relations sociales qui oblige ceux qui s’y trouvent à réagir selon des règles communes et à évacuer ce qui en est extérieur (la caméra peut être dans ce cadre : entretien face caméra ou hors de ce cadre : quand les enjeux de l’évaluation prévalent par rapport à la présence de la caméra par exemple).

[6] « Mécanisme » qui fait étrangement écho à ce qu’un des formateurs en « team & leadership training » explique à propos de son travail à la minute 3 :14.

[7] Le total des trois occurrences de la séquence occupe 24 :48 minutes des 90 minutes totales du film.

[8] Donc pendant 3 minutes 40 secondes.

[9] Mais la longueur des entretiens et les raccords avec des « plans d’écoute » indiquent que c’est peu probable.

[10] Minute 42 : 40 à 57 : 37 (15 min).

[11] Minute 45 :37.

[12] Minute 77 :26.

[13] Du point de vue de l’ethnographe tout du moins et de la place qu’il occupe dans son terrain, sans vouloir dénigrer l’utilisation du son qui est un outil essentiel du cinéma.

[14] C’est au spectateur de comparer avec son expérience mais peut-être ne connaît-il pas d’entreprise de cette échelle qui fonctionne différemment ? Probablement qu’une approche plus critique aurait mis en perspective des pratiques et des théories dissonantes ? Mais le film aurait possiblement perdu en analyse ethnologique d’un terrain ?

[15] http://www.henn.com/de, consulté le 04/01/2015.

[16] Pour reprendre une distinction proposée par Franck Fischbach dans La critique sociale au cinéma page 51. Fischbach Franck, La critique sociale au cinéma, Edition Vrin, Paris, 2012.


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